Tandis que la troisième canicule de l’année touche à sa fin, les épisodes de fortes chaleurs en France se multiplient, tout comme leurs conséquences. Maître de conférences en géographie à l’Université d’Angers et chercheur au Laboratoire de Planétologie et Géosciences (LPG), Pierre Pouzet est spécialiste des risques climatiques et naturels. Il revient sur les mécanismes qui expliquent ces canicules à répétition, leurs liens avec le changement climatique et les défis qui attendent les territoires. Rencontre.

Pierre Pouzet est maître de conférences en géographie à l’Université d’Angers et chercheur au LPG. – © Angers.Villactu.fr
La France connaît actuellement sa troisième canicule en l’espace de deux mois. Comment expliquer une telle situation ?
Pierre Pouzet : « Aujourd’hui, nous sommes dans une situation de blocage atmosphérique. Le courant-jet, ou jet stream, qui guide habituellement les dépressions et les anticyclones en Europe, forme actuellement une boucle autour de la France. Cela crée un véritable dôme de chaleur au-dessus de l’Europe.
Des masses d’air très chaudes, venues notamment du Sahara, remontent jusqu’à nous et restent bloquées. Cette configuration est entretenue par des dépressions situées en périphérie qui continuent d’alimenter la remontée d’air chaud. Comme cette situation est stable, la canicule peut durer plusieurs jours.
Dans les Pays de la Loire, les vents d’ouest apportent habituellement une influence océanique qui limite les fortes chaleurs. Aujourd’hui, cette circulation est complètement bloquée par ce dôme de chaleur. Les flux océaniques ne parviennent plus jusqu’à nous et sont remplacés par des masses d’air venues du sud.
Cette situation est exceptionnelle mais explique pourquoi des régions habituellement tempérées comme la nôtre connaissent aujourd’hui des températures aussi élevées. »
Dans quelle mesure peut-on relier cet épisode au changement climatique ?
« Il faut distinguer deux choses. Le changement climatique ne provoque pas nécessairement davantage de situations de blocage atmosphérique. En revanche, le changement climatique rend les canicules plus intenses, plus longues et plus fréquentes.
On observe d’ailleurs déjà une évolution très nette du climat. Le climat qu’Angers connaît aujourd’hui est comparable à celui que Bordeaux connaissait entre les années 1960 et 1990. En une génération, le climat s’est déplacé vers le nord.
L’atmosphère s’est déjà réchauffée d’environ 1,2 °C depuis l’ère préindustrielle et nous pourrions atteindre +4 °C d’ici 2100. Cela signifie que, lorsqu’une situation de canicule survient, les pics de chaleur pourraient régulièrement approcher, voire dépasser, les 45 °C ou 50 °C. Les épisodes deviennent ainsi plus fréquents, plus longs et plus violents.
Une France à +4 °C serait donc une situation totalement inédite pour l’espèce humaine. Même lors du dernier interglaciaire, il y a environ 150 000 ans, les températures n’étaient qu’environ 2 °C supérieures à celles de l’époque préindustrielle. »
Quels sont déjà les principaux impacts de cette hausse des températures ?
« Les effets sont déjà bien visibles. En agriculture, on constate notamment une baisse de la production laitière, les animaux étant soumis à un stress thermique important. Les cultures de maïs souffrent également de plus en plus des fortes chaleurs précoces. Le maraîchage nécessite davantage d’irrigation et, dans une région comme les Pays de la Loire, la viticulture est aussi concernée avec des vendanges plus précoces.
L’un des principaux enjeux reste toutefois la ressource en eau, car le changement climatique modifie son cycle. Les précédentes vagues de chaleur ont fortement asséché les sols ce qui contribue à amplifier les épisodes suivants. Lorsqu’un sol est sec, il contient moins d’humidité susceptible de s’évaporer, ce qui accentue encore les températures. Si cette canicule était survenue après une longue période humide, ses effets auraient probablement été moins marqués.
Nous observons donc davantage d’épisodes de pluies très intenses, mais souvent de courte durée. L’eau ruisselle alors en surface, provoquant parfois des inondations comme en février dernier, sans avoir le temps de s’infiltrer suffisamment pour recharger les nappes phréatiques. C’est cette succession d’événements extrêmes qui constitue aujourd’hui l’une des principales conséquences du réchauffement climatique. »
Comment préserver cette ressource en eau ?
« Il faudra forcément faire des choix, et ce sont avant tout des choix politiques. Si les épisodes de canicule et de sécheresse se multiplient au cours de l’été, il est probable que des restrictions supplémentaires soient mises en place. Les usages qui ne relèvent pas de la première nécessité, comme certains loisirs très consommateurs d’eau, pourraient être davantage limités.
En parallèle, il faudra réussir à préserver les secteurs essentiels. L’agriculture, par exemple, reste un secteur stratégique qu’il faut accompagner, tout en garantissant les besoins primaires de la population, comme l’accès à l’eau potable et les usages domestiques. Trouver cet équilibre est un enjeu majeur.
À l’heure actuelle, tout dépend aussi de l’évolution de la météo. Si de fortes pluies reviennent, elles devront être suffisamment durables pour permettre aux nappes phréatiques de se recharger. Des orages violents et ponctuels ne suffisent pas, car ils provoquent surtout du ruissellement, sans réalimenter efficacement les réserves d’eau souterraines. C’est pourquoi, si plusieurs nouvelles canicules surviennent cet été, la pression sur la ressource en eau pourrait rapidement s’accentuer. »
Des villes comme Angers sont-elles suffisamment préparées à ces phénomènes ?
« Globalement, non. Nous avons tendance à réagir après les crises. Après la canicule de 2003, les établissements de santé ont été mieux équipés. Aujourd’hui, de nouvelles canicules surviennent et d’autres mesures sont prises.
Angers possède néanmoins certains atouts comme une densité urbaine relativement modérée, de nombreux espaces verts, la présence de la Maine et de la Loire qui contribuent à créer des îlots de fraîcheur.
Il faudra toutefois repenser progressivement l’urbanisme, végétaliser davantage, utiliser des matériaux moins absorbants et adapter les bâtiments.
Il faudra probablement s’inspirer des villes méditerranéennes, avec des couleurs claires notamment. Certains choix architecturaux et une végétalisation plus importante peuvent contribuer à limiter les températures à l’intérieur des bâtiments.
Mais cela impliquera aussi une évolution de nos modes de vie. Comme dans certaines régions méditerranéennes, il faudra peut-être travailler davantage le matin et en soirée, tout en réduisant les activités durant les heures les plus chaudes. »
Peut-on encore agir ou faut-il désormais seulement s’adapter ?
« Il faut faire les deux. Nous sommes déjà confrontés aux conséquences du changement climatique, donc l’adaptation est indispensable pour protéger les populations.
Mais il est tout aussi indispensable d’atténuer le changement climatique, c’est-à-dire de réduire nos émissions de gaz à effet de serre. Cela suppose des décisions à toutes les échelles, mais surtout des mesures nationales, européennes et internationales. Le changement climatique dépasse largement les frontières d’un seul pays et nécessite des consensus entre les États. C’est aussi une question de justice climatique, car les pays développés se sont construits grâce aux énergies fossiles et à l’industrialisation. Ils disposent aujourd’hui de davantage de moyens pour s’adapter et ont donc une responsabilité particulière dans la réduction des émissions.
Il est plus difficile de demander les mêmes efforts à des pays en développement, qui doivent encore répondre aux besoins essentiels de leur population. L’objectif est donc de montrer l’exemple et d’accompagner une transition qui permette à chacun de se développer tout en limitant son impact sur le climat. C’est indispensable si l’on veut éviter que les canicules et les autres événements extrêmes ne continuent de s’intensifier. »
Pensez-vous que ces épisodes favoriseront une prise de conscience collective ?
« Je pense que oui. Quand je débutais mes études, il y a une dizaine d’années, le climatoscepticisme était encore très présent et les travaux du GIEC étaient régulièrement remis en cause. Aujourd’hui, la situation a évolué. Une grande partie de la population reconnaît désormais la réalité du réchauffement climatique et la nécessité d’agir.
Cette prise de conscience est une bonne chose, mais elle doit désormais se traduire par des décisions politiques concrètes. Les climatologues avaient anticipé ce type de phénomènes, donc nous sommes attristés de les voir se multiplier, mais nous ne sommes pas surpris. Ce qui est parfois frustrant, en revanche, c’est que le débat public se concentre beaucoup sur l’adaptation, comme la question des climatiseurs, alors qu’on parle beaucoup moins de l’atténuation, c’est-à-dire de la réduction des émissions de gaz à effet de serre, qui s’attaque à la cause du problème.
Le risque est que cette mobilisation s’estompe une fois la canicule passée. Pourtant, ces épisodes vont continuer à se reproduire. Il faudra s’en souvenir au moment des prochaines décisions politiques et des échéances électorales. Les pays développés disposent aujourd’hui des moyens d’agir, car ils peuvent à la fois poursuivre leur adaptation et réduire leurs émissions. C’est indispensable si l’on veut limiter les conséquences du changement climatique sur le long terme. »
Propos recueillis par Eline Vion.
Suivez toute l’actualité locale en vous abonnant à nos newsletters.
