Professeur de sciences économiques à la faculté de droit, économie et gestion de l’Université d’Angers, Bruno Séjourné dirige également l’École supérieure d’économie et de management des patrimoines (ESEMAP), qui forme des professionnels de la banque, de la finance et de l’assurance. Spécialiste de la conjoncture macroéconomique et des comportements d’épargne, il revient sur inflation actuelle et ses conséquences pour l’économie française. Entretien.

Bruno Séjourné est professeur de sciences économiques à l’Université d’Angers. – © Angers.Villactu.fr
L’Insee a confirmé une inflation de 1,7 % en mars. Cette progression vous semble-t-elle inquiétante ?
Bruno Séjourné : « À 1,7 %, on n’est pas encore sur un niveau d’inflation particulièrement élevé. Ce n’est donc pas, en soi, quelque chose de très inquiétant. Ce qui doit attirer l’attention, c’est davantage la dynamique qui semble se mettre en place et qui pourrait durer plusieurs mois. On retrouve un schéma assez proche de celui de 2022 et 2023, avec un conflit international qui touche directement les marchés de l’énergie. À l’époque, la guerre en Ukraine avait provoqué une forte hausse du pétrole, du gaz et aussi des produits agricoles comme le blé. Aujourd’hui on observe un phénomène similaire où il y a d’abord une augmentation des prix à la pompe et du gaz. Le vrai problème arrive ensuite, lorsque l’inflation se diffuse progressivement à l’ensemble de l’économie. »
Pourquoi le conflit entre l’Iran, Israël et les États-Unis a-t-il un impact aussi direct sur l’économie française ?
Nous vivons dans une économie mondialisée. Même si la France a amélioré son mix énergétique grâce à l’électricité, nous restons dépendants du pétrole et du gaz pour de nombreux usages. Le pétrole est présent partout, dans les transports bien sûr, mais aussi dans les emballages, les engrais, la logistique ou encore une partie de la production industrielle.
Il y a aussi la question des importations. Une grande partie des biens que nous consommons arrive par voie maritime ou aérienne depuis l’Asie ou d’autres régions du monde. Lorsque des zones stratégiques comme le détroit d’Ormuz deviennent instables, les coûts explosent : le carburant coûte plus cher, les trajets sont rallongés, les primes d’assurance maritime augmentent fortement. Même si cela se passe loin de nous, les conséquences sont immédiates sur les prix en Europe.
Peut-on éviter que la hausse du pétrole se répercute sur l’alimentation et les produits du quotidien ?
Honnêtement, c’est quasiment impossible. Les entreprises ne peuvent pas absorber durablement seules ces hausses de coûts. Si elles ne répercutent pas une partie de ces augmentations sur leurs prix de vente, beaucoup, notamment les petites structures, risquent simplement de disparaître.
Le transport coûte plus cher, les matières premières augmentent, les coûts de fabrication aussi. Dans l’alimentaire, il y a évidemment les engrais, mais aussi toute la chaîne logistique. On entre alors dans ce qu’on appelle un deuxième tour de l’inflation : après l’énergie, ce sont les biens de consommation qui augmentent. Puis vient souvent un troisième temps, avec les revendications salariales pour compenser la perte de pouvoir d’achat, ce qui peut encore alimenter la hausse des prix.
Si, en parallèle, la consommation ralentit et que la croissance économique s’essouffle, on peut alors entrer dans une situation plus préoccupante de stagflation, c’est-à-dire une inflation persistante accompagnée d’une économie qui stagne. C’est l’un des scénarios les plus redoutés, car il devient alors beaucoup plus difficile pour les banques centrales d’agir efficacement.
Vous évoquez le risque de “stagflation”. Que signifie concrètement ce scénario ?
C’est probablement la situation la plus compliquée pour une banque centrale. La stagflation, c’est la combinaison de deux phénomènes contradictoires : de l’inflation, mais sans croissance économique. Le mot vient d’ailleurs de là : “stag” pour stagnation et “flation” pour inflation.
Habituellement, lorsqu’il y a trop d’inflation, la Banque centrale augmente ses taux d’intérêt pour ralentir la demande et calmer la hausse des prix. À l’inverse, lorsqu’il y a un ralentissement économique, elle baisse ses taux pour relancer l’activité. Mais quand les deux arrivent en même temps, cela devient extrêmement difficile à arbitrer.
Si elle augmente les taux pour lutter contre l’inflation, elle risque d’aggraver le ralentissement économique. Si elle les baisse pour soutenir la croissance, elle alimente l’inflation. C’est vraiment la pire configuration possible.
À partir de quel moment cela devient-il dangereux pour l’économie française ?
Le principal danger, c’est lorsque les ménages commencent à perdre confiance. On le voit déjà avec l’indice de confiance des ménages publié par l’Insee, qui s’est nettement dégradé. Quand les Français s’inquiètent, ils consomment moins et épargnent davantage. Ils reportent l’achat d’une voiture, d’un équipement important ou des dépenses non essentielles.
Si la consommation ralentit, les entreprises ajustent leur production, parfois réduisent leurs embauches ou leurs investissements. On peut alors entrer dans une logique de ralentissement économique, voire de récession. Pour l’instant, nous n’en sommes pas là, mais si la situation se prolonge plusieurs semaines, ce risque devient réel.
La crise inflationniste de 2022-2023 peut-elle servir de référence aujourd’hui ?
Oui, et c’est même très utile pour comprendre ce qui peut se passer. Lors de la précédente crise, nous avions déjà connu une forte poussée inflationniste liée à la reprise post-Covid et surtout à la guerre en Ukraine. Le pétrole, le gaz et certaines matières premières avaient fortement augmenté.
Finalement, cette crise a été plutôt bien gérée par la Banque centrale européenne (BCE). En deux ans environ, l’inflation a été largement contenue, alors même que le conflit russo-ukrainien n’a pas disparu. Le marché de l’énergie a fini par absorber une partie du choc.
Cela montre qu’il existe des leviers efficaces. En revanche, cette fois-ci, nous faisons face à un deuxième choc en peu de temps, avec une économie déjà fragilisée, des finances publiques tendues et des ménages plus prudents. La BCE aura donc peut-être plus de difficultés à agir avec la même efficacité.
Les ménages français ont-ils aujourd’hui les moyens d’absorber une nouvelle hausse des prix de l’énergie ?
Si l’on regarde les données macroéconomiques, on pourrait répondre oui, parce que les ménages français ont beaucoup épargné ces dernières années. Mais dans la réalité, cela dépend énormément des situations individuelles.
Tout le monde n’est pas exposé de la même façon. Si vous habitez en centre-ville, utilisez les transports en commun ou un véhicule électrique, l’impact sera limité. En revanche, si vous vivez en périphérie, que vous devez parcourir 60 kilomètres par jour avec un véhicule diesel et que votre budget est déjà serré, la hausse devient beaucoup plus difficile à absorber.
Il n’existe pas une seule inflation, mais des inflations différentes selon les modes de vie. C’est pour cela que le ressenti peut être très différent d’un ménage à l’autre.
Le gouvernement dispose-t-il encore de marges de manœuvre pour protéger le pouvoir d’achat ?
Très peu. En réalité, le principal acteur dans ce type de situation, c’est la Banque centrale européenne, beaucoup plus que le gouvernement. L’État peut agir à la marge sur la fiscalité, par exemple en baissant la TVA sur les carburants, mais cela reste une fausse bonne idée.
Cela coûterait extrêmement cher pour un effet limité, tout en aggravant encore le déficit public. Aujourd’hui, la France affiche un déficit budgétaire d’environ 5 % et une dette publique autour de 117 % du PIB. Les marges budgétaires sont donc très faibles.
On entend souvent dire qu’il suffirait de baisser les taxes sur l’essence, mais ce serait surtout un pansement sur un bras cassé. Le vrai levier reste la politique monétaire de la BCE, notamment à travers les taux d’intérêt, même si elle se trouve aujourd’hui dans une situation particulièrement délicate.
Cette crise montre-t-elle que la France reste trop dépendante des chocs énergétiques extérieurs ?
Oui, clairement. C’est même l’un des principaux enseignements. Chaque crise de ce type nous rappelle à quel point notre économie reste sensible aux variations du pétrole et du gaz. Réduire notre exposition à ces chocs passera forcément par moins de dépendance aux énergies fossiles.
Cela suppose d’accélérer la transition énergétique, de développer davantage l’électrique, mais aussi de réfléchir à certaines relocalisations de production. Quand les coûts de transport étaient très faibles, la mondialisation apparaissait comme la solution la plus rationnelle. Aujourd’hui, on voit bien que ce modèle atteint certaines limites.
Ces crises nous obligent à repenser cette organisation et, peut-être, à aller plus vite sur des choix que l’on repoussait jusque-là.
Propos recueillis par Eline Vion.
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