Face aux difficultés, les librairies angevines entament un chapitre d’incertitudes
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Face aux difficultés, les librairies angevines entament un chapitre d’incertitudes

Baisse du nombre de lecteurs, inflation et concurrence des plateformes de vente en ligne inquiètent les libraires. Entre doutes et optimisme, les professionnels du secteur tentent de trouver des solutions.

Sébastien Pitault, directeur de la librairie Lhériau – © Sacha Le Bras – Angers.Villactu.fr

Le chiffre d’affaires des librairies baisse, mais leurs coûts augmentent en parallèle. Pris dans un « effet ciseaux », les professionnels du secteur à Angers s’inquiètent de l’avenir de la profession. En cause, la concurrence des plateformes de vente en ligne comme Amazon, la baisse généralisée du nombre de lecteurs et l’inflation qui décourage les clients d’acheter des livres.

« Dans un monde où il faut parfois choisir entre manger ou se chauffer, le livre est devenu un produit de luxe », déclare Ophélie Duchemin, cofondatrice de « Les Grimoires de Lorphé », librairie-café spécialisée dans la romance ouverte en juillet 2025.

« Le livre n’est plus un produit essentiel »

Les Français lisent de moins en moins. C’est la conclusion que tire le Centre national du livre (CNL) dans son baromètre bisannuel publié en avril 2025. « Au cours des douze derniers mois, 63 % des Français ont déclaré avoir lu au moins cinq livres, soit une baisse de six points par rapport à 2023. La part de la lecture quotidienne, elle, a baissé de quatre points pour atteindre son niveau le plus bas depuis 10 ans », indique le rapport.

Les Français lisent de moins en moins – © Sacha Le Bras – Angers.Villactu.fr

Les causes sont multiples, mais les libraires pointent particulièrement le rôle de l’inflation dans ce phénomène. « Grâce au “tarif unique du livre, le prix de ce dernier est fixé par les éditeurs et était donc relativement peu impacté par l’inflation avant 2022. Depuis cette date, les prix de l’énergie, du papier, des encres et de la majorité des matières premières se sont envolés. Mais le coût de la vie de manière générale a augmenté en même temps. Quand il faut se nourrir ou faire le plein de sa voiture, le livre n’est plus un produit essentiel. Nous l’observons au quotidien, les clients regardent davantage les prix de nos BD qu’avant », s’inquiète Célia Mérigeau, directrice de la librairie de bandes dessinées Kroki.

Bruno Lichtenauer et Célia Mérigeau de la librairie Kroki – © Sacha Le Bras – Angers.Villactu.fr

Chez les jeunes en particulier, l’utilisation du téléphone portable et des écrans est également un frein à la lecture. « Les moins de 25 ans consacrent en moyenne plus de 3 h 21 aux écrans chaque jour, soit quasiment autant qu’à la lecture avec environ 3 h 40 », détaille le CNL. Un résultat inquiétant pour les librairies généralistes, qui observent leur clientèle vieillir sans se renouveler. « À cause du smartphone, les jeunes lisent moins. Lire représente un temps où il faut être disponible, calme, et se détacher des notifications du téléphone. C’est difficile pour les jeunes, car les écrans prennent une place importante dans leur vie », concède Sébastien Pitault, président de l’Association des librairies indépendantes en Pays de la Loire (ALIP) et directeur de la librairie généraliste Lhériau.

L’ensemble des professionnels du secteur à Angers constate que la situation est devenue difficile. Le contexte économique et social rend incertain l’avenir de la profession, mais leur volonté de continuer est toujours là. « Il ne faut pas faire ce travail pour le salaire, être libraire est avant tout un métier passion », pointe Sébastien Pitault.

« Le métier n’est plus le même qu’avant »

« Dans le contexte actuel, certains pourraient avoir peur de se lancer dans le monde de la librairie. Les jeunes sont attentifs aux risques et certains ont déjà renoncé à s’y projeter. Mais une partie, plus engagée, continue de revendiquer l’envie de travailler dans ce milieu. Certains se disent qu’ils ne seront pas libraires toute leur vie. La nouvelle génération envisage le métier différemment », observe Florence Brossault, responsable de la librairie Contact, présente dans le secteur du livre depuis plus de 25 ans.

Florence Brossault, responsable de la librairie Contact – © Sacha Le Bras – Angers.Villactu.fr

Pour attirer les jeunes, de nouvelles façons de penser les librairies ont émergé. Ce sont ces changements que veulent mettre en avant Les Grimoires de Lorphé. « L’objectif de notre librairie-café est de créer un véritable lieu de vie pour les lecteurs, un espace engagé qui apporte un vrai sentiment de communauté. Le métier n’est plus le même qu’avant, nous ne sommes plus le libraire du village qui conseille des livres à ses clients. Les personnes viennent nous voir pour les valeurs que nous portons et pour ce que représente la librairie. Nous devons donc être attentives à ce qui se passe aussi sur les réseaux sociaux et à ce que veulent les clients. Par exemple, nous avions peu de livres LGBTQIA+ quand nous avons ouvert, mais face à la demande, nous avons élargi notre offre pour que ce public s’y retrouve en venant dans notre librairie », souligne Laure Roger-Rétif, cofondatrice de la boutique.

À contrario, les enseignes généralistes s’accordent plutôt pour laisser place à la neutralité, dans le but d’attirer une clientèle large et de ne pas s’enfermer dans un genre littéraire ou de ne s’intéresser qu’à un seul type de public. « Un certain nombre de “néo-librairies” ont ouvert après le Covid, parce que beaucoup de personnes ont voulu se reconvertir après le confinement. Elles voulaient créer quelque chose de différent, de plus engagé, mais beaucoup ont fermé, car elles se sont concentrées uniquement sur une seule cible en oubliant d’attirer d’autres catégories de lecteurs », précise Florence Brossault.

Se démarquer des plateformes en ligne

Pour l’ensemble des librairies angevines, un même ressenti est partagé. Elles ne peuvent pas rivaliser face à la taille de l’offre et à la rapidité des plateformes en ligne. Pour y faire face, les boutiques assument de devoir se spécialiser et envisager le métier différemment. Pour beaucoup de librairies, le livre n’est plus leur seule source de revenus. Quand les Grimoires de Lorphé proposent un espace café, la boutique Kroki vend des figurines à l’effigie de personnages de bandes dessinées. De leur côté, Lhériau et Contact proposent à leurs clients des articles de papeterie.

Laure Roger-Retif et Ophélie Duchemin co-fondatrices des Grimoires de Lorphé – © Sacha Le Bras – Angers.Villactu.fr

Si les librairies tentent de se distinguer les unes des autres pour faire de leurs spécificités des atouts, elles ont en commun l’idée de vouloir privilégier l’humain face aux plateformes de vente en ligne. « Pour nous démarquer des entreprises comme Amazon, nous devons mettre en avant le conseil et le contact humain. Les sites de vente en ligne n’ont pas la capacité de recommander des livres aux lecteurs. Chez Kroki, nous considérons que lire les bandes dessinées que nous vendons fait aussi partie de notre travail. Cela nous permet d’avoir une vraie expertise et une confiance de la part des clients. Les lecteurs ont encore besoin d’humains », explique Célia Mérigeau.

Malgré le contexte économique et social difficile, les professionnels restent globalement optimistes par rapport à l’avenir de la profession. « Nous sommes dans le creux de la vague, mais ce n’est qu’une période. Beaucoup de choses auraient pu causer la fin des librairies. On nous avait dit que nos enseignes allaient disparaître quand les liseuses sont arrivées, puis quand les livres numériques sont apparus, mais finalement nous sommes toujours là. Je pense que ce monde-là a encore dix ou vingt ans devant lui. Des librairies ont fermé, effectivement, mais d’autres ont aussi ouvert. C’est vrai que nous sommes en difficulté et que nous aurions besoin d’être plus aidés aujourd’hui, mais nous continuons de tenir », conclut Florence Brossault.

Par Sacha Le Bras.

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