À la tête du Théâtre de la Porte Saint-Martin à Paris, mais aussi du Petit Saint-Martin et des Bouffes Parisiens, Jean Robert-Charrier, 42 ans, dirige également le Festival d’Anjou depuis sept ans. Passionné de théâtre depuis l’enfance, il a construit son parcours au fil des expériences et des rencontres, jusqu’à prendre la direction de grandes scènes parisiennes. À l’occasion de l’ouverture de cette nouvelle édition du Festival d’Anjou, il revient sur son parcours, sa vision du métier et les enjeux du théâtre aujourd’hui. Rencontre.

Depuis 2020, Jean Robert-Charrier est le directeur artistique du Festival d’Anjou.- © Angers.Villactu.fr
Comment le théâtre est-il entré dans votre vie et comment avez-vous réussi à faire votre place dans un milieu réputé difficile d’accès ?
Jean Robert-Charrier : « Le théâtre est entré dans ma vie très tôt. Enfant puis adolescent, j’allais régulièrement voir des spectacles avec ma mère. Nous habitions à Tours mais nous montions souvent à Paris pour assister à des représentations. Le véritable déclic est arrivé lorsque j’ai vu Laurent Terzieff sur scène. J’ai eu une révélation. Je l’ai trouvé tellement extraordinaire que j’ai eu envie de faire le même métier que lui.
Pour autant, mon entrée dans le milieu s’est faite totalement par hasard. À l’époque, je suivais des cours de théâtre à Paris et je travaillais chez Quick pour financer mes études. Un camarade de classe quittait son poste de déchireur de billets au Théâtre de la Porte Saint-Martin et m’a conseillé de postuler. J’ai été embauché et tout est parti de là. Il n’y avait aucune qualification particulière à avoir. C’est vraiment une suite de circonstances qui m’a permis de mettre un pied dans ce monde. »
Comment êtes-vous passé de déchireur de billets à directeur de plusieurs théâtres parisiens ?
Lorsque je suis arrivé à la Porte Saint-Martin, j’ai découvert ce qu’était réellement le métier de directeur de théâtre et j’ai eu une sorte d’illumination. J’ai immédiatement compris que c’était ce que je voulais faire. J’ai travaillé énormément mais surtout, je ne me suis jamais posé trop de questions. J’étais convaincu d’être à ma place.
La rencontre décisive a été celle avec Jean-Claude Camus, alors propriétaire du théâtre. Il avait cette capacité rare à faire confiance aux jeunes talents. C’est lui qui m’a confié les rênes de la Porte Saint-Martin alors que je n’avais que 25 ans. J’ai commencé comme déchireur de billets et cinq ans plus tard, j’étais nommé directeur. Avec le recul, je pense qu’une certaine forme d’inconscience a joué un rôle essentiel dans mon parcours. Aujourd’hui encore, si je réfléchissais constamment au poids des responsabilités ou à la nécessité de remplir près de 1 800 places chaque jour dans mes différents théâtres, je serais paralysé. Il faut avancer et faire confiance à son instinct.
Après plus de vingt ans dans ce métier, qu’est-ce qui vous rend le plus fier et qu’est-ce qui vous plaît encore aujourd’hui ?
L’une de mes plus grandes fiertés est d’avoir réussi à faire dialoguer davantage le théâtre public et le théâtre privé. Le compagnonnage avec Joël Pommerat reste probablement l’expérience la plus marquante de ma carrière. Réussir à accueillir son travail dans un théâtre privé a représenté quelque chose de très fort.
Ce qui me plaît toujours autant, c’est le moment où l’on découvre un texte. Lire seul chez soi une œuvre et avoir ensuite le pouvoir de décider qu’elle deviendra un spectacle reste une sensation extraordinaire. Pouvoir réunir une troupe, un metteur en scène et des créateurs autour d’un projet est sans doute ce que je préfère dans ce métier. C’est une responsabilité immense mais aussi un privilège unique.
Comment êtes-vous arrivé à la tête du Festival d’Anjou et qu’est-ce qui vous pousse à poursuivre l’aventure sept ans après ?
Là encore, tout est parti d’un hasard. Lors d’une discussion avec Nicolas Briançon dans un vestiaire de salle de sport, j’ai appris qu’il quittait la direction artistique du Festival d’Anjou. Après plus de dix ans à la tête de la Porte Saint-Martin, j’avais envie d’un nouveau défi et de découvrir une structure mêlant financements publics et privés. J’ai donc candidaté et, après plusieurs étapes de sélection, j’ai été retenu.
Sept ans plus tard, je suis toujours là alors que je n’imaginais pas rester aussi longtemps. Chaque année, je me dis parfois que ce sera la dernière. Le travail de préparation est colossal : il faut voir énormément de spectacles, jongler avec des calendriers très complexes et construire une programmation cohérente. Pourtant, lorsque le mois de juin arrive, que je retrouve les équipes et l’ambiance du festival, l’envie revient immédiatement. Le festival change constamment, il ne ressemble jamais à celui de l’année précédente. C’est ce qui le rend passionnant.
Quelle est votre vision du Festival d’Anjou et qu’est-ce qui fait selon vous son identité ?
Mon objectif est toujours le même : éveiller le public. Je veux lui offrir à la fois des spectacles qu’il attend naturellement et lui permettre de découvrir des formes artistiques ou des artistes qu’il ne connaît pas. Nous proposons donc des têtes d’affiche capables de rassurer le public tout en l’invitant à découvrir des créations plus confidentielles. La confiance que les spectateurs nous accordent est d’ailleurs remarquable puisque la plupart des représentations affichent complet cette année.
Ce qui rend le Festival d’Anjou unique, c’est aussi son ancrage dans le territoire. Depuis plus de soixante-quinze ans, il se transmet de génération en génération. C’est un rendez-vous familial profondément inscrit dans la vie angevine. Et puis il y a le plein air. Les spectacles prennent une dimension particulière au milieu des éléments naturels. Le vent, les oiseaux, la lumière du soir ou même la pluie modifient la représentation. J’ai parfois eu l’impression de redécouvrir des spectacles que j’avais pourtant déjà vus de nombreuses fois à Paris.
Qu’attendez-vous particulièrement de cette édition ?
J’attendais beaucoup de l’ouverture avec Fabrice Luchini et je n’ai pas été déçu. J’attends également avec impatience la clôture portée par Vincent Dedienne, dont le spectacle mêlant chansons et sketches est, selon moi, son meilleur à ce jour. Je suis convaincu que le public angevin va faire une très belle découverte.
Quel regard portez-vous sur l’avenir du spectacle vivant ?
Je suis très inquiet pour l’avenir du secteur culturel. Les moyens consacrés à la culture diminuent et les politiques publiques peinent à donner une véritable impulsion. Les théâtres publics et les intermittents du spectacle ont besoin d’un soutien fort pour continuer à exister. C’est un sujet qui me préoccupe beaucoup aujourd’hui. Malgré tout, je continue de penser que le spectacle vivant a encore un rôle essentiel à jouer, à condition de conserver cette capacité à surprendre, émouvoir et rassembler les publics.
Propos recueillis par Eline Vion.
Suivez toute l’actualité locale en vous abonnant à nos newsletters.
