À vélo, en trottinette, à scooter ou en voiture, les livreurs qui travaillent pour les plateformes comme Deliveroo ou Uber Eats sillonnent Angers et son agglomération, du matin au soir, tous les jours de la semaine. Un quotidien épuisant, précaire et incertain.

Les livreurs dénoncent notamment des rémunérations trop faibles – © Angers.Villactu.fr
Près de dix ans après leur implantation à Angers, les services de livraison à domicile Uber Eats et Deliveroo sont entrés dans les habitudes de consommation de nombreux Angevins. Tous les jours, les livreurs patientent, parfois des heures, en attendant qu’une notification apparaisse sur leur smartphone pour partir livrer une commande. À la mi-journée et le soir, le rythme s’accélère pour ceux qui travaillent sept jours sur sept, par tous les temps.
Une plainte pour « traite d’êtres humains »
En avril dernier, quatre associations représentant les livreurs ont déposé plainte contre les plateformes de livraison de repas Uber Eats et Deliveroo pour « traite d’êtres humains » auprès de la procureure de la République de Paris.
Cette procédure inédite vise à dénoncer un « modèle économique qui repose sur l’exploitation d’une main-d’œuvre très précaire, en grande partie immigrée, dans des conditions de travail indignes ». Le géant américain Uber Eats estime qu’il s’agit d’une « plainte sans aucun fondement », tandis que le britannique Deliveroo conteste « vigoureusement les intentions qui lui sont prêtées » et « rejette fermement toute assimilation de son modèle à une situation d’exploitation ou de traite des êtres humains ».
63 heures de travail par semaine en moyenne
Quelques semaines plutôt, une étude menée par l’Institut de recherche pour le développement et l’Institut national d’études démographiques (Ined), en partenariat avec plusieurs associations dont Médecins du Monde, documentait le travail de ces livreurs et leurs conditions de vie. Travaillant en moyenne 63 heures par semaine pour moins de 6 € brut de l’heure, les livreurs des plateformes paient un lourd tribut à l’ubérisation : 59 % ont déjà été victimes d’un accident du travail, 45 % jugent leur santé dégradée et près d’un sur deux présente des symptômes de dépression. L’étude, menée auprès de 1 004 livreurs, montre aussi que 43 % ont déjà renoncé à un vrai repas faute de moyens.
« C’est de l’exploitation »
Depuis son arrivée de Guinée, il y a cinq ans, Ali est livreur à Angers pour Uber Eats. « C’est mal payé. Les rémunérations ont baissé ces dernières années. Pour une livraison de trois kilomètres, la plateforme verse à peine 4 euros, pour une autre de neuf kilomètres, on touche 6 euros, c’est de l’exploitation. Même en travaillant beaucoup, on ne gagne pas assez d’argent pour vivre », explique le trentenaire qui envisage d’arrêter.
Depuis quelques mois, Patrice partage son temps entre un emploi salarié la semaine et la livraison le week-end. « L’argent que je gagne grâce à la livraison va à ma famille et à des amis qui sont en Guinée. Même si nous ne sommes pas considérés, c’est un sacrifice que je fais pour eux », raconte-t-il. Patrice pointe également du doigt les variations de distance entre le moment où il accepte la commande et la réalité : « Parfois, c’est indiqué qu’il faut parcourir deux kilomètres. Lorsqu’on a la commande, la distance est rallongée. »
De son côté Yvito a un profil atypique. Pendant l’été, cet étudiant à l’Université d’Angers partage son temps entre un fast-food et son activité sur les plateformes de livraison. « L’avantage, c’est que je peux adapter mes horaires. Il aurait été difficile de trouver un emploi qui coïncide avec mon second travail. Cette liberté, c’est un avantage », indique le jeune homme qui dit être satisfait de la rémunération.
« On fait plusieurs kilomètres pour seulement quelques euros par commande »
Fofana a été livreur pour Uber Eats et Deliveroo pendant deux ans. Usé par les conditions de travail, il a récemment décidé de jeter l’éponge. « On fait plusieurs kilomètres pour seulement quelques euros par commande. La rémunération a également diminué au fil du temps, ce n’était plus intéressant, même en travaillant sept jours sur sept. Lorsqu’on livre à scooter, il faut payer l’assurance, le carburant, les réparations et l’URSSAF. Il ne reste plus grand-chose à la fin pour manger et se loger ».
Les livreurs dénoncent également la toute puissance des plateformes qui peuvent, du jour au lendemain, sans explication, fermer leur compte. « Un client qui n’est pas content peut nous signaler pour n’importe quelle raison et cela suffit à ce que notre compte soit fermé. Les plateformes n’écoutent que les clients », soupire Ali.
« Si un restaurateur se trompe et que le client se plaint, cela retombe toujours sur nous », complète Fofana qui a vu son compte être bloqué sans pouvoir s’expliquer en amont avec la plateforme.
Les relations avec les clients ne sont pourtant pas toujours faciles. « Ceux qui sont gentils descendent chercher leur commande. Certains veulent qu’on monte la déposer sur le pas de la porte. Si on refuse, ça peut se retourner contre nous », poursuit Patrice.
Une revalorisation du revenu minimal
Le 10 juillet dernier, les plateformes de livraison Uber Eats et Deliveroo ont accepté une hausse du revenu minimal horaire, qui passera de 11,75 euros bruts à 19 euros à partir du 1er septembre. En 2025, l’autorité de régulation (Arpe) avait publié un rapport sur la forte diminution du taux horaire brut entre 2021 et 2024, avec une baisse de 34,2 % chez Uber Eats et de 22,7 % chez Deliveroo.
Par ailleurs, les pourboires, qui étaient auparavant inclus dans le calcul de la rémunération en seront désormais exclus. Les syndicats ayant négocié avec les plateformes souhaitent toutefois aller plus loin. La rémunération ne prend en compte que le temps estimé par la plateforme lors de l’acceptation de la commande. Le temps au restaurant, les difficultés de circulation et le délai avant la remise de la commande au client ne sont pas rémunérés par les plateformes.
Cette question, ainsi que celles liées à la santé et à la sécurité des livreurs, devront être évoquées lors d’une prochaine journée de négociation prévue le 8 septembre prochain.
Par Sylvain Réault.
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